Quand l’aigle américain fait profil bas

Quelles leçons tirer de l’engagement stratégique en demi-teinte de l’armée américaine en Libye? 

Analyse écrite dans le cadre du cours de presse écrite animée par Isabelle Lasserre, journaliste au Figaro. 

“D’une certaine façon, on peut dire que Barack Obama, après avoir accepté de tirer ces 100 et quelques missiles sur la Libye, a tenu à garder un profil bas’’ résume Ronald Hatto, chargé d’enseignements à Science-Po et membre du CERI. Les Etats-Unis ne sont restés que quinze jours à la tête de l’opération coercitive en Libye, avant de céder le leadership à l’OTAN et de se concentrer sur le domaine du commandement et du contrôle, du renseignement, du ciblage et du ravitaillement en vol, comme l’expliquait le mois dernier le commandant Christophe Fontaine au Monde.

Après une décennie d’interventionnisme et de guerre contre le terrorisme, cette tiédeur américaine en Libye interpelle : est-elle le signe d’une troisième voie diplomatique et d’une nouvelle approche militaire  ou simplement un épiphénomène dû à un ensemble de facteurs conjoncturels ? La réponse tient en trois points.

Premièrement, les Etats Unis semblent avoir renoncé à intervenir au sol et favorise désormais une approche humanitaire plutôt que coercitive dans le cadre d’une reconfiguration de leur approche militaire générale, comme le précise Alexandra de Hoop Scheffer, chargée de mission pour les Etats-Unis et les relations transatlantiques à la Direction de la Prospective du Ministère des Affaires étrngères. « Cela s’inscrit dans un contexte de réduction des coûts mais aussi de war fatigue dans l’opinion américaine et au congrès. Dix ans de guerre contre le terrorisme ont épuisé les Etats-Unis et ils rechignent désormais à envoyer de larges contingents à l’étranger » précise-t-elle. D’un point de vue diplomatique, Barack Obama a essayé tant bien que mal de s’en tenir aux promesses de son discours du Caire datant de 2009, où il avait assuré que les Etats-Unis en avait fini avec les interventions au sol dans les pays arabo-musulmans et les opérations de regime change chères à George W. Bush.

Si les Etats-Unis posent en tant que simple support d’une coalition européenne et panarabe, ils n’ont pas pour autant renoncé à leur influence dans la région et applique une forme de leadership from behind  mâtiné d’humanitarisme, le leadership moral. Alexandra de Hoop Sheffer explique que « le profil bas des Etats-Unis est une manière d’écarter toute impression d’ingérence dans la reconfiguration politique post Kadhafi. Obama apparaît certes très en retrait et prudent, il a tout de même essayé de se réapproprier le leadership moral de la décision d’intervenir en Libye, bien qu’en réalité les Etats-Unis ont été entrainés par la France d’abord et par la Grande Bretagne ensuite, ceux à quoi ils étaient très réticents. Ils ont été pris dans un engrenage – ils ne voulaient pas paraître comme une puissance irresponsable et insensible. » Cette approche entre coercition et humanitaire a divisé au sein de la diplomatie américaine, entre Robert Gates et les têtes de guerre opposés à cet hybride dans la demi-mesure d’un côté, et les membres du conseil de sécurité dont l’influente Samantha Powers prônant l’aspect moral de l’autre. Obama s’est plié à ce que le New Yorker a appelé la politique de la conséquence – jugeant que l’inaction aurait des répercutions en terme d’image et d’influence pire que la participation à l’action en Libye. Loin de n’être que des éléments de langage, cette stratégie se traduit au niveau du matériel utilisé, privilégiant les options d’interventions indirectes.

Ce qui amène au deuxième point : comment faire la guerre sans avoir l’impression de trop y toucher ? « En utilisant ce que les Etats-Unis appellent leur technologie unique, principalement les drones » commente la conseillère au Quai d’Orsay. Pour Obama, la démilitarisation de la diplomatie américaine passe par une nouvelle forme d’usage de la force, indirecte et déshumanisée, éloignant les soldats le plus possible du théâtre des opérations. Autre avantage des drones, leur statut juridico militaire flou, qui a permis à Obama de donner son feu vert à l’opération libyenne sans passer par le congrès, car l’utilisation de ces nouvelles technologies n’est pas considérée comme un acte de guerre, malgré des débats houleux à ce sujet. Ronald Hatto ajoute que “les Américains ont compris l’intérêt qu’il y a à se servir des moyens aériens et maritimes comme outils d’intervention. Comme à l’époque de la Bosnie, ils voudront probablement éviter l’enlisement au sol et revenir à la diplomatie de la canonnière et/ou du bombardier pour conduire leurs opérations de diplomatie coercitive à l’avenir.” On peut ainsi imaginer l’usage des drones comme une diplomatie de la canonnière 2.0 amenée à se systématiser, capitalisant sur l’avancée technologique américaine en la matière et renforçant plus que jamais la doctrine du no boots on the ground. 

Troisième point, les Etats-Unis envisagent toujours leur diplomatie à travers le prisme Irakien. Plutôt qu’une nouvelle doctrine militaire, le modus operandi en Libye est une conséquence du contexte Afghan et Irakien. Une des grande raisons expliquant la réticence étasunienne est la ressemblance frappante entre l’Irak et la Libye. Pas question de paraître intéressé, surtout sur la question du pétrole. Selon la conseillère du Quai d’Orsay, il plane encore un malaise quand on évoque cette intervention dans les cercles militaires américains, pour qui cela reste une opération peu naturelle, et surtout pas un modèle à reproduire : trop désordonnée, pas assez préparée, et trop gourmande en ressources militaires. « Ils sont particulièrement inquiets du désordre général dans lequel est le pays suite à cette intervention en urgence – en particulier sur la circulation des armes dans toute l’Afrique du Nord. »

Il est donc beaucoup trop tôt pour parler de troisième voie ou de nouvelle diplomatie américaine. Il n’en reste pas moins qu’Obama est clairement dans une tentative de démilitarisation de la politique étrangère américaine, privilégiant les actions indirectes et déléguant volontiers le leadership militaire. L’opération Libyenne, plutôt que le début d’une nouvelle ère, sonne surtout la fin d’une autre.